Comment avons-nous perdu les femmes dans l’IT ? Elles ne sont pas juste parties. Nous les avons éjectées.

Portraits de l'amirale Grace Hopper, Adele Goldberg, Frances Allen & Lynn Conway, quatre parmi les femmes les plus fameuses dans le monde de l'informatique. Source: Wikimedia Commons
L’amirale Grace Hopper, Adele Goldberg, Frances Allen & Lynn Conway, quatre parmi les femmes les plus fameuses dans le monde de l’informatique. Source: Wikimedia Commons

C’est ce que conclut le professeur Moshe Y. Vardi (université de Rice), membre éminent de l’Association for Computing Machinery, une des sociétés scientifiques IT les plus importantes au monde (avec environ 100’000 membres). Cette conclusion termine dans un article particulièrement franc et clair, publié dans le tout dernier numéro des Communications of the ACM, la publication de base de la société ([1]).

Ce dernier fait suite à de nombreuses années de constat d’échec de l’ACM, qui conclut que tous les efforts réalisés (avec d’autres sociétés scientifiques) pour attirer plus de femmes dans le monde de l’IT et dans des domaines connexes n’ont servi à rien ou presque. Les comptes-rendus du groupe ACM-Women au sein des Communications of the ACM en font régulièrement état.

Cet article et ces comptes-rendus ont un écho particulier en regard d’un article de la professeure Dianne P. O’Leary ([2]) qui constatait en 1999 que l’état de quasi-exclusion des femmes du domaine de l’IT n’avait pas existé depuis le début. En fait, les femmes étaient et sont restées majoritaires dans le domaine, tant que l’informatique est restée une branche des mathématiques. En 1972, elles représentaient 80% des étudiants dans certaines universités. En 1986, elles représentaient encore 50% des étudiants.

Ceci démontre au passage que les personnes qui osent prétendre que les femmes seraient naturellement peut douées pour l’IT, comme l’a fait récemment un ingénieur de Google ([3], [4]), ne font que proclamer leur ignorance de l’histoire de leur domaine, ainsi que leurs préjugés.

A près de 20 ans de distance, les publications de Dianne P. O’Leary et celle de Moshe Y Vardi se complètent tellement qu’on pourrait croire qu’elles ont été écrites de concert. Ceci montre combien la situation a peu évolué. La professeure Dianne O’Leary documente les formes de discriminations directes et indirectes auxquelles les femmes doivent faire face avant même leurs études universitaires, durant ces dernières puis dans le monde académique. En plus d’attaques ouvertement sexistes, elle documente la succession de plus ou moins « petites » agressions que vivent les femmes qui veulent faire des études et une carrière dans ce domaine et qui finissent par user toutes les candidates, ou presque.

Moshe Y Vardi commence par faire référence au rôle éminent des femmes durant les premières décennies de l’informatique, rôle qui a été largement document et transcrit, y compris dans des ouvrages pour le grand public anglophone. Dans un deuxième temps, preuves à l’appui, il constate que l’industrie informatique a eu une politique violemment et activement misogyne, et la Silicon Valley a eu un triste rôle de leader dans ce domaine aussi. Le mouvement #MeToo documente jour après jour l’étendue de cette situation sur toute la planète.

Les références permettent de retrouver les preuves formelles de ce que les auteurs décrivent, ce qui est d’autant plus important que nombre d’hommes ont d’énormes difficultés à admettre la réalité de ces discriminations, même quand ils sont mis face à l’accumulation de preuves que nous avons depuis des décennies ([5], [6], [7], [8], [9], [10], [11], [12], [13], [14]).

Vu l’importance du problème, le poids du déni généralisé dont elle fait l’objet et le refus de prendre des mesures qui ne seraient pas pusillanimes, la situation n’est pas près de changer. Ceci dit, cette publication permet de montrer que tout le monde (y compris des hommes) ne baisse pas les bras, que certaines femmes ont néanmoins eu la combativité et la solidité nécessaire pour survivre et briller dans ce milieu et elle peut donner des arguments aux femmes qui ont choisi cette carrière pour démontrer preuves à l’appui les discriminations auxquelles elles font face. Cela pourra les aider à convaincre les personnes de bonne foi autour d’elles. Quant aux autres, leur mauvaise foi sera clairement mise en lumière.

REFERENCES

[1] Moshe Y. Vardi, How We Lost the Women in Computing, Communications of the ACM, Vol. 61 No. 5, Page 9, https://cacm.acm.org/magazines/2018/5/227192-how-we-lost-the-women-in-computing/fulltext

[2] Dianne P. O’Leary, ACCESSIBILITY OF COMPUTER SCIENCE: A Reflection for Faculty Members, http://www.cs.umd.edu/users/oleary/faculty/wholepdf.pdf

[3] John Horgan Google Engineer Fired for Sexist Memo Isn’t a Hero, https://blogs.scientificamerican.com/cross-check/google-engineer-fired-for-sexist-memo-isnt-a-hero/

[4] Alexandra Eul, Sorry, Google guy: ‘Biological’ reasons have justified sexism long enough, https://www.theglobeandmail.com/opinion/sorry-google-guy-biological-reasons-have-justified-sexism-long-enough/article35925505/

[5] Hannah Fingerhut, In both parties, men and women differ over whether women still face obstacles to progress, http://www.pewresearch.org/fact-tank/2016/08/16/in-both-parties-men-and-women-differ-over-whether-women-still-face-obstacles-to-progress/

[6] Margie Warrell, Unconscious bias: most women believe sexism still exists but most men disagree, https://www.theguardian.com/sustainable-business/2016/sep/02/unconscious-bias-most-women-believe-sexism-still-exists-but-most-men-disagree

[7] Barres, B. A., Does gender matter? Nature 442, 133-136 (2006) doi:10.1038/442133a. https://www.nature.com/scitable/content/does-gender-matter-by-ben-a-barres-10602856

[8] When Will the Gender Gap in Science Disappear?, https://www.theatlantic.com/science/archive/2018/04/when-will-the-gender-gap-in-science-disappear/558413/

[9] Sarah Gonser, Jobs in cybersecurity are exploding. Why aren’t women in the picture?, https://www.nbcnews.com/news/us-news/jobs-cybersecurity-are-exploding-why-aren-t-women-picture-n865206

[10] Google’s ‘bro-culture’ meant routine sexual harassment of women, suit says, https://www.theguardian.com/technology/2018/feb/28/google-lawsuit-sexual-harassment-bro-culture

[11] Pui-Wing Tam, How Silicon Valley Came to Be a Land of ‘Bros’, https://www.nytimes.com/2018/02/05/technology/silicon-valley-brotopia-emily-chang.html

[12] TIM JOHNSON, Here’s a tech problem to debug: Why are so few women in cybersecurity?http://www.miamiherald.com/news/nation-world/national/article196366189.html

[13] Shirin Ghaffary, Nearly three out of four women in computer-related jobs report discrimination in the workplace, https://www.recode.net/2018/1/9/16870120/women-discrimination-pew-research-computer-job-workplace-harassment-stem

[14] Salvador Rodriguez, Paresh Dave, https://www.reuters.com/article/us-tech-ces-misconduct/ces-kicks-off-with-no-lead-women-speakers-or-code-of-conduct-idUSKBN1EU25O